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livres entiers du Père Faber,
en anglais

     
     

 

Extrait de Notes on doctrinal and spiritual subjects,

par le Père Frederick William FABER,

de l'Oratoire de St Philippe Néri.

Traduction par la Mésange, depuis l'original, pages 177 sq.

 

Pouvons-nous parler de ces choses sans crainte ? Si toute la création repose et vit dans l'attente de la justice divine, sa vie peut-elle être autre chose qu'une vie de crainte ? Tout jugement est une chose à craindre. Il y a quelquechose dans notre nature qui est particulièrement sensible au jugement, et même au simple fait d'être jugé. Qu'est-ce que cela doit être lorsqu'il s'agit du jugement divin !? Que pourrait-il causer d'autre qu'une crainte dont les raisonnables excès ne peuvent être apaisés par nulle révélation, aucun pouvoir tranquillisant ? Considérons cette matière plus à fond. Il n'y a rien à dire que nous ne sachions déjà, et que nous n'embrassions d'un simple regard. Mais la méditation nous fera nous attarder sur ces choses, et la grâce suivra la méditation. L'adoration de Dieu est une adoration de crainte, en raison de Ses récompenses et châtiments. Ceci est la proposition obvie dont nous allons nous occuper, et nous commencerons par parler du châtiment, non qu'il soit prioritaire dans le plan de Dieu ou plus naturel pour Lui, mais simplement parce que nous voulons éviter de terminer avec une considération que nous n'entreprendrions point du tout si elle n'était absolument nécessaire à la santé des âmes.

Il nous faut aimer Dieu très tendrement pour être capables de penser à Lui dans Sa colère. Nous ne saurions supporter une telle pensée, si notre foi ne reposait pas sur l'immensité de Son amour. Mais afin de comprendre en vérité combien les châtiments divins sont à craindre, nous devons d'abord acquérir une idée de ce qu'est la colère dans une Dieu tout-saint, tout-parfait. Que ne feraient pas les créatures dans leur colère si elles en avaient le pouvoir ? C'est seulement leur faiblesse qui les freine. la colère mettrait le monde en pièces, si elle le pouvait. Quelle horreur alors que la colère de Dieu, qui est en elle-même bien plus terrible que celle d'une créature, soit en possession d'un pouvoir infini. Il n'y a rien pour la restreindre, nulle limite à son énergie. La colère, la colère de Dieu, une colère toute-puissante, il n'est pas aisé de penser à de telles choses sans tomber à genoux, cacher nos visages dans nos mains et prier du fond de nos coeurs d'une prière qui ne peut être mise en mots. Cependant la colère de Dieu n'est pas seulement infinie en puissance, elle l'est aussi en sagesse. Elle n'admet aucun aveuglement, aucune ignorance, ni passion, ni obscurité. Elle n'est rien moins que la Sagesse infinie. Elle n'est jamais non plus soudaine ni précipitée. Nous sommes surpris de sa lenteur, de sa patience, de son apparente délibération qui semble laisser faire sans agir. Néanmoins tout cela la rend mille fois plus terrible quand elle s'abat. Elle se rassemble avant d'éclater, comme pour rendre la fin plus certaine, pour acquérir de la vitesse et de la force lorsqu'elle jaillira. Mais si elle est lente dans sa croissance, elle est aussi continue : toujours elle avance et augmente. Sans contradiction avec sa lenteur caractéristique, la colère de Dieu est aussi marquée par une indescriptible véhémence, qui n'est pas passionnée, parce que son impétuosité est incomparablement au-delà de toute énergie possible d'une passion créée. (...) Combien Dieu est merveilleux dans ces deux abîmes : l'abîme de pouvoir et celui de sagesse ! Ils sont les puits d'où jaillit les eaux éternelles de la Divine colère. Cependant il y a un troisième abîme, un abîme d'amour; et hélas! C'est dans ses profondeurs que la colère de Dieu puise surtout son ineffable perfection. L'amour blessé, l'amour déconsidéré, la compassion méprisée, la grâce négligée, la froideur qui refuse d'être réchauffée, la dureté qui refuse d'être adoucie dans les fournaises de l'amour divin, même lorsque les flammes sont nourries à Gethsemani et au Calvaire : voici les sources de la fureur écrasante de Dieu, les provocations faites à Son infinie, insatiable et infatigable justice. Sa colère est la soeur de Son amour. Voici donc ces trois abîmes, les abîmes de puissance, de sagesse, et d'amour. Considérez-les dans votre âme par une respectueuse méditation. Mesurez-les avec soin, mesurez-les plusieurs fois, ne serait-ce que pour vous convaincre de leur incommensurabilité. Puis essayez de concevoir les insondables ressources de la colère de Dieu. Hélas! Nous pouvons seulement adorer dans un silence frappé de panique les possibilités entrevues de la divine colère. Laissons cette douloureuse vision impregner notre oeil intérieur afin que notre très-légère nature ne puisse jamais l'oublier. Le salut est dans ce souvenir. (...)

Alors qu'est-ce que l'âme est obligée de se dire ? Cette colère de Dieu, cet incompréhensible mystère, je l'ai en réalité provoqué par mon péché. Cela repose sur moi, cela m'a mérité un éternel châtiment. Je vis en Dieu : je ne puis être hors de Lui. Il est tout en tout pour moi. Pourquoi alors pensè-je à tout sauf à éviter Sa colère et m'assurer Son amour ? Dieu peut être en colère. Dieu est toujours en colère, sans cesse en colère contre certaines de ses créatures. Est-il en colère contre moi ? Oh combien la vie semble une folie du côté de la fureur de Dieu ! Elle prend son temps pour elle, parade de sa liberté, fait beaucoup de bruit autour de ses plaisirs idiots; et pendant ce temps-là elle est sous le coup de la belle, sainte et éternelle colère du Très-Haut ! Incroyable, stupide et frivole cette vie ! Elle est comme un bébé battant des mains et gazouillant devant le tonnerre et les éclairs.

S'il y a une insanité parmi les fils des hommes, c'est bien cette frivolité. Les hommes ne voient-ils pas que l'absence de réponse de Dieu à leur provocation est l'une des gloires de Sa colère ? Il reste silencieux. Il ne donne aucun signe. Il n'interrompt rien. Plaisir, folie, légèreté et volonté propre vont leur train tout doucement, et cette tranquillité même est prise à tort pour une bénédiction ! La grande rivière des miséricordes coulent de Son trône aussi abondamment que jamais; et le brillant soleil de la longanimité, presque de la complaisance, éclaire ces eaux incessamment. (...) Père céleste ! Puissions-nous ne jamais oublier pour une seule heure les gloires de Votre colère, ou même que sa plus grande gloire est qu'elle est la colère d'un Père !

La pression d'une telle colère doit être intolérable et les moyens dont elle usera pour sa vengeance infiniment terribles. Ses châtiments doivent être presque incompréhensibles dans l'extrémité de la terreur qu'ils infligent. Toutes choses en Dieu sont si parfaites, si complètes, si triomphantes et si abondantes, que nous tremblons à la pensée de la surprenante sévérité de Ses châtiments, spécialement quand nous L'avons rejeté comme Roi et renié comme Père. Pensons aux caractéristiques des châtiments divins. Il y a, d'abord, leur inexorable sainteté. Ils sont si justes qu'ils ne laissent aucune place pour la plainte, car nous sommes tellement coupables que nous avons perdu tout droit de nous plaindre. La conscience de souffrir injustement est une aide à la fierté de notre endurance. Elle confère une dignité à la souffrance et une force à la volonté humaine qu la rend respectable même au milieu des indignités de la torture. Mais il ne se trouve rien de tel dans les châtiments de Dieu. Notre volonté est énervée et prostrée par la culpabilité, la honte et une crainte immense. L'âme dans son châtiment ne peut se rassembler elle-même, ni se préparer à endurer la souffrance, ni se retrancher un peu en elle-même, ni se concentrer sur elle, ni se distraire. Elle est entièrement cernée par la peur et en proie à une irrésistible panique, défaillante d'une terreur universelle. Cela provient de la sainteté des châtiments divins. La sainteté est exigeante : nous voyons même cela dans nos rapports avec des hommes saints. Il y a quelquechose d'exigeant en eux, quelquechose qui nous empêche d'être à l'aise, quelquechose qui nous irrite presque, comme s'ils ne nous faisaient pas justice. Il s'agit seulement d'une ombre des exigences de la sainteté de Dieu. Cette sainteté demande un compte précis, elle exige une correspondance exacte entre la souffrance et la faute, qu'elle pèse sur la balance de ses exigences. Elle est insatiable pour la réparation et réclame d'inimaginables restitutions. Qui peut penser à ces choses sans peur ? L'âme perdue a rejeté la Passion de Notre Seigneur Bien-Aimé, et s'est trouvée seule face à la sainteté incréée et la justice vengeresse de Dieu. Elle doit affronter ces stupéfiantes perfections de Sa toute-sainte Majesté, et les affronter en endurant son extrême sévérité. Lorsque nous ajoutons le terrible souvenir de la divine justice et le triomphant jubilé de sa vengeance satisfaite, la sainteté des châtiments de Dieu nous fait nous détourner de leur vision comme de quelquechose que nous sommes trop faible pour endurer.

Est-il besoin d'ajouter que la sainteté des châtiments de Dieu impose la plus transcendante sévérité ? Cependant nous n'avons pas d'images par lesquelles nous puissions même vaguement nous représenter la nature et le degré de cette sévérité. Rien chez l'homme déchu n'a été plus imaginatif que sa cruauté; et quelque connaissance de l'Histoire nous permet de mettre à jour une telle somme de barbarie, de tourments, de misère et de diverses agonies, qu'il nous est intolérable d'y songer. Pourtant la sévérité des châtiments divins est très loin au-delà de tout ceci. La cruauté des hommes est limitée par les puissances d'endurance propres à la nature mortelle; et aussi vastes que soient ces puissances, ils ont néanmoins des limites et la mort offre une échappatoire. Mais l'indestructible immortalité d'une âme perdue au prise avec une colère toute-puissante, cela nous donne une autre mesure de la sévérité des châtiments de Dieu. Il s'agit d'une sévérité non seulement au-delà de toute référence humaine de cruauté, mais au-delà toutes nos imaginations d'inconcevables tortures. Je crois que les châtiments de Dieu expérimentés par-delà la tombe jetteront Ses créatures dans l'effarement par leur extrême sévérité.

La variété des châtiments divins est une autre de leurs caractéristiques. Puisque Dieu, l'unique souverain bien, contient tous les biens en Lui-même dans leur diversité et leur plénitude, la perte de Dieu, qui est le souverain mal, contient tous les maux dans leur diversité et leur plénitude. Combien divers sont les souffrances que peuvent sentir la chair et les nerfs ! Combien nombreuses les maladies dont les souffrances peuvent jouer sur notre corps comme s'il était un instrument de musique ! Ce sont des images des châtiments divins. Dieu peut trouver d'inimaginables capacités de souffrance dans un corps immortel, et encore davantage dans l'âme. Sa justice exploitera ces capacité à leur extremum et épuisera leur ressources quasi insondables. Des châtiments insoupçonnés après la mort, un monde où la colère est autant la règle que l'amour l'est ici-bas, et la sévérité que la miséricorde sur terre : oh Majesté de Dieu ! Qui peut endurer cette pensée ? Il y a l'infinie variété de ces châtiments, mais aussi la monotonie de leur insupportable intensité. Cependant c'est une monotonie qui, constituant un châtiment en elle-même, ne fondra jamais entre eux les diverses sortes de supplices, ni n'émoussera par sa durée les sens qui les subissent. L'âme entière éprouvera pleinement et simultanément chacun de ces milliers de supplices particuliers, pour l'éternité. Hélas ! si les hommes voulaient méditer au sujet de Dieu, quelle compréhension ils acquéreraient de la gravité du péché !

(...)

Les tourments de l'enfer rendraient nos sensibilités malades si nous les connaissions tels qu'ils sont. Probablement qu'ils offenseraient, à cause de notre peu de grâce, notre sens de la justice et de la modération. Les saints, qui ont eu des visions de l'enfer, semblent avoir joui d'aides miraculeuses pour leur survivre. Les châtiments de Dieu sont très au-delà de la modération dans leur variété, et dans leur intensité. Ils ne diminuent pas. Ils sont toujours à leur maximum. Ces divines extrémités sont toujours égales à elles-mêmes. La toute-puissance est à l'oeuvre des deux côtés. D'un côté elle maintient constante la torture dans son atrocité non mitigée et son impétueuse fureur. De l'autre elle soutient l'immortalité du coupable afin que le feu ne le détruise pas, le poids ne l'écrase pas, les coups ne le brisent pas, ni l'agonie n'ait raison de lui.

Quelle leçon tirerons-nous de l'excès des Châtiments Divins ? Certains théologiens disent que la Passion de Notre Seigneur Bien-Aimé fut une souffrance moins grande que les peines de l'enfer. Pouvons-nous imaginer une Passion éternelle, et y ajouter la privation de la Grâce, l'infériorité de nos âmes, la conscience de notre péché, et la tempête contre Dieu dans le coeur ? Assurément personne ne le peut. C'est l'une de ces rares choses qui peuvent être dites avec des mots, mais non pensées. Cependant cela nous donnerait quelque idée de l'excès des châtiments de Dieu. Une âme qui fut un jour belle, façonnée à l'image de Dieu, ornée de grâces, irradiée par le Précieux Sang...et la voici, seule, tombée aux mains de la colère éternelle de Dieu, entourée par la mer grondante des flammes et des torrents de fureur des Châtiments Divins. N'est-ce pas une épouvantable vision ?

(...)

En raison de textes variés et en apparence contradictoires des Ecritures il y a une controverse parmi les théologiens pour savoir s'il est facile ou difficile de se sauver. Néanmoins il n'y a pas de controverse concernant la facilité à se perdre. Dieu nous enveloppe tellement de Son amour, et nous fortifie tant par sa Grâce, qu'il faut pour nous séparer de Lui, qu'à un moment de notre vie nous ayons fait un effort en ce sens, et que nous ayons étouffé volontairement le remords de nos péchés. Mais si c'est un effort, ce n'est pas un effort très difficile; et une fois ce premier pas franchi, la facilité de se perdre est telle que nous en aurions le souffle coupé si nous en avions une claire conscience.

Enfer est un mot bien court, qui contient une science bien grande. Le fait seul que l'enfer existe devrait être une des réalités majeures du monde. Il y a une part de la création qui se dispose expressément au châtiment. Ces châtiments sont au-delà de toute conception humaine. L'enfer est très vaste, et très peuplé. Les tourments n'y sont pas seulement atroces, mais encore éternels. Sa population augmente chaque jour. Les révélations des saints nous enseignent que ses plus brûlants abîmes y sont préparés pour les mauvais Catholiques, qui ayant connu Jésus ont méprisé Sa Passion. Selon toute probabilité il y a là des personnes que nous avons connues, près de qui nous avons vécu, et que nous avons aimées. Nous croyons celà...

et pourtant nous restons frivoles !

Voici le chemin ! Pensons-y bien. On n'y rencontre pas grande difficulté : ne résister à aucune tentation, ne mortifier aucune passion. Nous avons juste à faire ce qui nous plaît. Nous avons juste à omettre ce qui nous ennuie. Nous avons seulement à plaire au monde, et faire comme le monde fait. En réalité, il nous suffit de prendre la vie comme elle vient et c'est parti ! La route est faite et nous voici arrivés !

Et cependant, nous restons frivoles !

Que faut-il pour perdre une âme pour l'éternité ? Laisser non-accomplies des choses qui semblent difficiles. Un seul péché, même une pensée d'un instant, est suffisant, si le moment était suffisant pour la délibération. il est aisé de se perdre à cause de péchés véniels qui glissent insensiblement vers le péché mortel, parce que les habitude de péché sont vite formées, et, quand elles sont formées, si obstinées, parce que les tentations sont si variées, continuelles, et violentes, parce que nous pouvons uniquement nous raccrocher à Dieu par des moyens surnaturels, parce que nous nous contentons trop facilement de notre petit repentir pour nos péchés, parce que nous en usons trop librement avec Dieu, à cause du mauvais exemple des autres, parce que la vigilance nous est durement à charge, parce que nous avons tous notre péché d'habitude qui cause notre ruine par le peu de crédit que nous lui accordons, et enfin à cause des péchés cachés de la mondanité. Qui peut nier une seule de ces propositions ?

Et cependant nous restons frivoles !